Par Mathys De Saboulin · 8 juillet 2026
La Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) est une initiative internationale lancée en 2021, à l'initiative du Programme des Nations Unies pour l'environnement, du Programme des Nations Unies pour le développement, de WWF et de l'Institute of International Finance. Son objectif : fournir aux entreprises et aux institutions financières un cadre commun pour identifier, évaluer et divulguer leurs dépendances et impacts sur la nature.
En septembre 2023, la TNFD a publié ses recommandations finales (v1.0). En novembre 2025, la TNFD et l'IFRS Foundation ont signé un mémorandum de coopération pour aligner ce cadre avec les standards de l'International Sustainability Standards Board (ISSB), signal fort que la TNFD est en voie de devenir un standard mondial à part entière, au même titre que les normes IFRS pour la comptabilité financière.
La comparaison avec la TCFD (Taskforce on Climate-related Financial Disclosures) est courante, et c'est d'ailleurs la formulation qu'utilise l'EBA dans ses lignes directrices de novembre 2025 : « la TNFD est l'équivalent de la TCFD pour les enjeux liés à la nature ». Mais cette analogie cache une différence de fond.
Le risque climatique peut, dans une certaine mesure, être agrégé à l'échelle mondiale ou sectorielle, l'augmentation des températures est un phénomène global dont les effets peuvent être modélisés à grande échelle. Le risque nature ne fonctionne pas ainsi. Les écosystèmes sont locaux. Le stress hydrique de la Loire n'a rien à voir avec celui de la Seine ou du Rhône. La richesse en biodiversité d'une zone industrielle d'Alsace n'est pas celle d'une zone industrielle des Landes. Les dépendances d'un site à ses ressources naturelles dépendent de ce qui se passe à quelques kilomètres autour de lui, pas à l'échelle du secteur d'activité national.
C'est pour formaliser cette différence que la TNFD ajoute aux quatre principes hérités de la TCFD (interconnexions, horizon temporel, proportionnalité, cohérence) un cinquième principe spécifique à la nature : la dimension géographique locale ("location-based"). Sa formulation dans le document de guidance LEAP est directe :
« Les risques liés à la nature ne peuvent être déduits à partir d'estimations, de modèles ou d'impacts sectoriels génériques. »
Ce principe a des conséquences pratiques immédiates pour les institutions financières : une analyse au niveau du siège social, d'une région ou d'un secteur n'est pas suffisante. La donnée doit descendre au niveau du site.
Les recommandations TNFD s'organisent autour de quatre piliers identiques à ceux de la TCFD : gouvernance, stratégie, gestion des risques et impacts, métriques et cibles. Pour chacun, la TNFD propose des divulgations recommandées et une guidance d'implémentation. Mais le pilier le plus important pour les banques est le troisième, la gestion des risques et impacts, car c'est là que la démarche LEAP s'applique.
LEAP est l'outil opérationnel central de la TNFD. C'est un processus d'évaluation interne, structuré en quatre phases séquentielles, pour identifier et évaluer les enjeux liés à la nature dans les activités directes et les chaînes de valeur d'une organisation.
Identifier les interfaces avec la nature : où se trouvent les actifs, quelles ressources sont utilisées, quels écosystèmes sont concernés. Pour une banque, cela signifie identifier les sites physiques de ses emprunteurs, pas seulement leur siège.
Évaluer les dépendances (ce que l'organisation prend à la nature : eau, sols, pollinisation) et les impacts (ce qu'elle lui fait en retour : pollution, artificialisation). Ce double regard est une spécificité de la TNFD.
Traduire les dépendances et impacts en risques et opportunités. Les données environnementales croisent les données financières pour produire un signal financièrement exploitable.
Intégrer les résultats dans la gouvernance, la stratégie et les divulgations. Pour une banque : notation interne, comités de crédit, reportings prudentiels.
LEAP n'est pas un modèle de scoring. C'est un processus de due diligence interne. Il ne produit pas directement un chiffre ou un indicateur standardisé, il structure la démarche qui permet d'en produire un, de façon défendable et traçable.
La TNFD est explicite sur la hiérarchie des données : les données à l'échelle du site (données primaires, géolocalisées) priment sur les proxies sectoriels ou régionaux. Les proxies sont acceptés comme point de départ, notamment pour les PME ou les expositions pour lesquelles les données primaires ne sont pas disponibles, mais la TNFD attend un mouvement progressif vers des données plus granulaires, en cohérence avec les exigences de l'EBA/GL/2025/01 qui demande de « réduire l'utilisation de proxies au fil du temps à mesure que la disponibilité et la qualité des données ESG s'améliorent ».
Pour les dépendances sectorielles, la TNFD s'appuie sur la base de données ENCORE (Exploring Natural Capital Opportunities, Risks and Exposure), développée par Global Canopy, UNEP FI et UNEP-WCMC. ENCORE documente, secteur par secteur, la dépendance des activités économiques aux services écosystémiques. Cette base reste un point de départ sectoriel, elle doit être croisée avec des données de localisation pour être opérationnelle au sens TNFD.
Fin 2025, plus de 730 organisations avaient formellement adopté le cadre TNFD, représentant plus de 22 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion.
Sur le plan réglementaire, la reconnaissance est désormais explicite dans plusieurs textes :
L'EBA/GL/2025/04 (lignes directrices sur l'analyse de scénarios environnementaux, novembre 2025) qualifie la TNFD d'« équivalent de la TCFD pour les enjeux liés à la nature ». L'EBA/GL/2025/01 (gestion des risques ESG, janvier 2025) liste explicitement la TNFD parmi les référentiels internationaux dont l'EBA s'est inspirée pour construire ses propres lignes directrices. Les ESRS (European Sustainability Reporting Standards), dans leur version amendée post-paquet Omnibus, maintiennent une référence à LEAP dans ESRS 2, les standards de reporting durabilité de l'UE.
Pour les institutions financières déjà alignées sur la TCFD, la démarche TNFD est complémentaire, pas redondante. La TCFD couvre les risques de transition et les risques physiques liés au changement climatique. La TNFD couvre la dimension nature, dépendances aux écosystèmes, impacts sur la biodiversité, état des ressources en eau et des sols, qui reste en grande partie un angle mort des analyses climatiques classiques. Un portefeuille peut présenter un profil climatique satisfaisant (faible intensité carbone, bonne trajectoire de transition) tout en étant massivement exposé à des risques de stress hydrique, d'érosion des sols ou de perte de biodiversité que seule une analyse TNFD/LEAP permettrait de détecter.
Sources : TNFD Recommendations v1.0, septembre 2023 (tnfd.global) ; TNFD LEAP Guidance v1.0, septembre 2023 (tnfd.global) ; EBA/GL/2025/01, 8 janvier 2025 ; EBA/GL/2025/04, novembre 2025 ; TNFD Status Report, septembre 2025 ; TNFD-IFRS Foundation Memorandum of Understanding, novembre 2025.
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